Le sublime consiste à montrer la vérité franche et violente du monde
sous son vernis d’apparence. Il procède à une révélation des dimensions
faramineuses des éléments ainsi que de la violence de leur activité.
La gravure marque la forme des choses dans la matière, elle est la
trace tangible de leur essence. Elle souligne la forme profonde,
fondamentale, structurelle. Elle dénote la notion. En cela elle est un
rappel de l’évidence invisible, celle des échelles incommensurables du
cosmos, celle de la violence des éléments.
La peinture quant à elle expose l’apparence violente de la scène
représentée. Si la gravure est dans la matérialité radicale, la
spatialité, la peinture est du côté du temps, et plus particulièrement
le temps bref, le kairos grec. La peinture est du côté de la perception,
du sensible, du spectateur et de son impression à un instant donné.
Selon son angle, la lumière éclairant les tableaux gravés leur donne
une apparence différente, parfois menaçante, souvent trompeuse. Les
ombres de la gravure sont portées, les contrastes ou la netteté varient.
L’interprétation varie selon le point de vue qu’impose cette ombre
projetée. Mais en profondeur, le toucher ne trompe pas, les rainures
restent immobiles, rugueuses, aiguës et pleines d’échardes, à l’image de
la nature brute.
Avec l’aide de plusieurs psychologues, je suis en train de monter un
ouvrage illustré qui raconte les rêves d’une variété de personnes sous le
confinement, de façon anonyme.
J’ai déjà de très bons éléments mais j’ai besoin du bouche à oreille.
MÉTHODE : comme d’après mon observation beaucoup d’entre vous mettent
à profit le confinement comme un moment de retour sur soi et d’introspection,
prenez l’habitude de prendre des notes au réveil de ce que vous venez de rêver.
Quelques mots-clefs suffisent à ne pas l’oublier par la suite.
Vous pouvez m’envoyer quelques bribes à l’adresse suivante : robinsuiffet@gmail.com
Merci infiniment et dormez bien.
Hi everyone,
I hope everyone’s well and that you sleep well, because this is a call for dreams. I’m working with psychologists on an illustrated book about the lockdown, and we need dreams to be collected among varied people, and I suppose artists or art-lovers must be good dreamers. If you can remember something recent I’m a taker. Remember, the best way to catch it when you wake up is to jot down a couple of key words. Then you should be able to remember the main track of it beyond the smell of coffee. Please email me at robinsuiffet@gmail.com, everything’s good to take. Thanks a lot Sweet dreams, folks.
» Ce que je raconte, c’est l’histoire des deux prochains siècles. Je décris ce qui viendra, ce qui ne peut manquer de venir : l’avènement du nihilisme. Cette histoire peut être dès maintenant contée, car la nécessité elle-même est à l’œuvre. Cet avenir parle déjà par cent signes, ce destin s’annonce de partout ; toutes les oreilles sont déjà tendues vers cette musique future. Toute notre civilisation européenne se meut depuis longtemps déjà dans une attente torturante qui croît de lustre en lustre et qui mène à une catastrophe ; inquiète, violente, précipitée, elle est un fleuve qui veut arriver à son terme, elle ne réfléchit plus, elle redoute de réfléchir. «
Nietzsche, La volonté de puissance,
esquisse d’un avant-propos, §2,
Traduit
par Henri Albert
Depuis 2015, mes recherches m’ont mené à expérimenter de multiples techniques, jusqu’à reconstruire radicalement un pont entre texte et image. La méthode que j’ai récemment mise à l’épreuve me permet de mettre à profit nombres de mes acquis autour d’une formule simple :
Composer les chroniques en image des années
2040,
période de crise généralisée d’aspect apocalyptique.
Ces chroniques
sont répertoriées dans un journal, du nom de
Nemesis.
La déesse de la vengeance est associée chez les Anciens au pêché d’hybris. C’est l’orgueil de la civilisation dominante qui est la cause des catastrophes à venir, catastrophe personnifiée par la déesse antique. Les chroniques du journal sont un portrait lacunaire d’un futur apocalyptique, dessinant ainsi en creux une zone de flottement entre fiction et réalité. Ironiquement, l’avenir noir dépeint par le projet verra ressurgir les topoï des catastrophes du XXème siècle, selon le schéma philosophique du temps circulaire. Les techniques mises au point ainsi que le rapport entre texte et image se déploient dans ce cadre pour donner chair aux problématiques politiques actuelles, ceci en questionnant notre rapport à l’Histoire et en bousculant le principe d’objectivité sur l’actualité. Le ton, les techniques de montage, le contenu textuel et la manipulation de l’image, tous ces aspects relèvent de la dialectique de la propagande dont je me suis inspiré pour forcer le trait d’une prise de position sur une actualité fictive.
L’Histoire, le journal Nemesis la fait bégayer. Depuis quelques semaines je m’emploie à récolter des images d’archives à retravailler afin d’illustrer les chroniques du futur. Ma collection d’images se compose entre autres de champs de ruines, de victimes de la guerre gisants dans la rue, de colonnes de migrants. Ces images sont issues des catastrophes du XXème siècle, mais par leur détournement et leur intégration dans l’histoire des années 2040, elles contribueront à susciter un sentiment d’étrangeté, une sorte de déjà-vu qui provoque la réflexion sur la circularité de l’Histoire et la précarité de la paix sur le vieux continent. Le sublime, lié depuis toujours à la terreur, sera mis à contribution pour regarder le présent en face.
Nemesis procède à une thérapeutique du présent.
Parler du point de vue du futur, c’est faire un pas de côté et regarder le présent dans son étrangeté. En faire un diagnostic. L’oeil ne peut se regarder lui-même. C’est le miroir ou le changement de point de vue qui renseignent le réel. Prendre de l’avance sur le temps, se retourner et présenter un miroir au présent depuis l’avenir, c’est offrir aux contemporains le risque d’entrer en collision avec le miroir, et leur proposer ainsi d’essayer de freiner avant que cela n’arrive. David Takayoshi Suzuki utilise cette métaphore pertinente : nous fonçons vers un mur dans un grande voiture, et tout ce que nous faisons c’est nous disputer les places à occuper à bord. Quand bien même quelqu’un trouvait la commande de frein ou le volant, la distance de freinage serait encore à prendre en compte. Ma proposition est la suivante : que se passerait-il si nous devions percuter le mur ?
Si l’on parle rationnellement un instant, tout le monde s’accordera pour dire que la « catastrophe » se joue en fait sur la durée, et notre position est d’ailleurs d’estimer que c’est l’absence d’événement brutal, la lenteur de la dégradation de l’écosystème, du capitalisme et des droits de l’homme, qui rend la catastrophe invisible. Mais Nemesis est une matière artistique : elle rend visible l’invisible en rendant brutale une catastrophe lente. Elle s’inspire ainsi d’une notion à la mode : la « collapsologie ». La parole que je propose entre dans ce champ, mais en tant que matière artistique : la percevoir comme une fiction, une œuvre d’art, encourage à en démêler la part de vérité et la part d’exagération, ainsi qu’à s’interroger sur le point suivant :
Laissez parler les morts / La droguerie, rue du Port, Clermont-Ferrand / du 5 au 26 octobre 2019, vernissage le 4 octobre, infos sur www.stenope-clermont.com.
En prévision de l’exposition de la série Laissez parler les morts à Clermont-Ferrand dans le cadre des Sténopédies, le festival de photographie clermontois, je vous fais part d’un commentaire sur une des œuvres de l’exposition.
« Vers la fin de la cérémonie, un représentant de l’État et un civil, tous deux assis, discutent de façon tout à fait informelle. La sentence qui accompagne l’image est un proverbe malgache : « Velon dray tsy manjaka ny zaza. » « Du vivant de son père l’enfant ne gouverne pas. » Dans le tiers inférieur, la composition propose un contenu narratif. On a peu de mal à se figurer la scène, à imaginer le contenu de la conversation. Il y a quelque chose d’une conversation intergénérationnelle, entre un doyen et son petit-fils. Leur position à l’identique ainsi que le buisson à l’arrière-plan qui rassemble les deux silhouettes incarnent l’intimité de cette conversation. La deuxième feuille, plus haut, présente un drapeau malgache qui ne flotte pas. Le tiers supérieur enfin fait figurer des nuages que l’interprétation à l’eau déforme pour leur donner l’aspect d’un nuage galactique. Cet aspect est l’effet de la capillarité du papier qui concentre l’encre sur une ligne qui semble être de plus en plus longue à mesure que l’on regarde de près. Ce phénomène simple permet de représenter un motif fractal, cette notion physique qui incarne un ordre cosmique indéniable, implacablement mathématique et terriblement concret. »
Trois ordres apparaissent ainsi dans leur hiérarchie : à la surface de la terre, le monde des hommes ; plus haut, l’État, institution silencieuse mais en position d’autorité ; enfin l’ordre céleste qui assujettit l’ensemble en rappelant, par sa forme, le motif de l’infini et de sa perfection. »
Retournement des morts, province d’Antsirabe, Madagascar, 11 juillet 2018
Exposition
du 11-01-2019 au 04-03-2019
Grenoble, La Bobine
puis en tournée dans Lyon
Le retournement des morts est une tradition malgache au cours de laquelle la famille déterre ses défunts, change leurs linceuls, et fête cette occasion en leur compagnie.
La proximité avec les dépouilles ne s’achève pas en effusions de larmes comme dans notre culture occidentale. L’esprit est à la fête. Au regard de leur pouvoir d’achat, les familles dépensent des fortunes pour l’événement. Notre famille d’accueil cuit un cochon entier pour l’occasion. On perd le compte des caisses de bière et de rhum. Des sorbets arrivent de nulle part dans de grandes bassines. Une fanfare joue pour l’occasion. L’accueil est très chaleureux. Les familles sont fières que deux Blancs leur rendent visite. On me demande régulièrement de prendre des photos.
Fernand, notre hôte, me fraye un passage dans la foule vers un des premiers cercueils exhumés. Là se trouve un corps enturbanné dans un linceul. Fernand le saisit et le porte à bout de bras au-dessus de sa tête. Au-dessus de lui, un soleil d’hiver pâle. J’ai appris plus tard qu’il s’agissait de son père.
À plusieurs occasions, de jeunes femmes sont prises de convulsions, leurs proches essaient de les maîtriser. J’avais du mal à croire une telle puissance de la psyché dont on m’avait déjà parlé. Il s’agissait bel et bien de cas de transe.
Mon travail d’artiste consiste depuis dix ans à étudier le principe du sublime esthétique. Il s’agit de l’homologue de la beauté du côté de la peur. Un mélange de terreur et d’admiration lorsque l’on ose regarder l’abîme ou l’infiniment grand. Selon Kant, « sublime mathématique » lorsque l’on prend conscience de la petitesse de notre existence à l’échelle des astres, « sublime dynamique » lorsqu’une avalanche vous arrive dessus.
Et ce sont bien des forces colossales dont j’étais témoin à cette occasion. Les morts vous interpellent et vous forcent le regard vers l’immensité de l’Histoire, et vous forcent à y prendre place. Les esprits des morts participaient à la célébration. La photographie permet d’en garder une trace. La peinture permet elle de rajouter le filtre mystique qui dépasse le simple relevé mécanique de traces de lumière. Il en résulte une épiphanie (révélation d’une réalité cachée) qui fait entendre par échos la voix des morts.
Collaboration Khwezi Strydom
Que disent les morts ? Ils appellent à oublier un instant l’étroitesse de nos existences insignifiantes pour tourner le regard vers la profondeur des âges. Leur corps retournant à la poussière nous rappellent la vanité de nos vies. Leur oubli progressif nous pousse à oublier nos egos. La beauté est rassurante et on finit par l’oublier. Le Sublime lui, terrible épiphanie, traumatise et remet les pendules à l’heure.
J’ai le plaisir de vous annoncer le lancement d’une nouvelle série BD. Chaque dimanche, votre deuxième rendez-vous après la messe sera celle avec Charon, le chat psychopompe, le personnage principal de votre nouvelle BD préférée. J’attends vos interrogations et vos critiques acerbes afin de pouvoir affiner le style en vue d’une prochaine édition. À bientôt dans les galeries.
L’exposition de Robin Suiffet prend appui sur la notion de « sublime » en philosophie esthétique, terme qui lie terreur et admiration dans la contemplation de phénomènes naturels violents. Son travail d’enchantement du public part d’une lassitude sur de nombreux pans de la société moderne. L’art à portée de tous semble perdre du terrain au profit des ventes à plusieurs millions des grands revendeurs. La spiritualité et le sacré sont à tort décrédibilisés par les extrémismes religieux. Enfin, plus près de nous, l’art plastique populaire semble se réduire à l’amateurisme de la peinture du dimanche. Sa pratique de l’art, viscéralement liée à un parcours de montagnard illuminé par la nature, réunit à la fois un travail acharné et en perpétuelle remise en question, une vision immanente du sacré qu’il a découvert en terre hostile, mais également une accessibilité à l’art qu’il inscrit dans une pensée politique. On redécouvre l’art dans une expérience totale mêlant vidéo, musique et art plastique. Loin d’un vernissage habituel, avec son brouhaha et sa lumière crue, on assiste ici dans la convivialité à une sorte d’envoûtement pédagogique.