Les vivants piliers

Les vivants piliers

juin 2016

techniques mixtes sur papier

65 x 51 cm

 


 

Les vivants piliers (pilier), juin 2016, techniques mixtes sur papier, 65 x 51 cmLes vivants piliers, juin 2016, techniques mixtes sur papier, 65 x 51 cmLes vivants piliers (centre), juin 2016, techniques mixtes sur papier, 65 x 51 cmLes vivants piliers (zoom), juin 2016, techniques mixtes sur papier, 65 x 51 cm

 

 

Cette œuvre est fondée sur une volonté de mettre en exergue une certaine profession de foi du dessin. L’œuvre s’articule ainsi en deux phases : d’abord synthétiser ma méthode sur le carré central, ensuite organiser l’espace en rapport à ce centre pour en accroître la gravité.

 

Espace

-La perspective et son gain de profondeur permettent de mettre en valeur le carré central, qui s’impose comme une conclusion, un aboutissement. Évolution du premier au dernier plan, des structures floues au carré détaillé, précis, sur la fin. C’est là le principe du dessin. Il s’agit avant tout de connaître les structures au préalable, afin d’assurer une assise du dessin, grâce à la géométrie, qui se concrétise dans la 2-dimension et les dalles qui pavent le sol. En direction du fond, les dalles peu à peu se métamorphosent en planches : le sol change de matière, dans un passage du minéral à l’organique. Les lignes évoluent : la structure rigide des dalles en carrés et en losanges est remplacée par les courbes des lignes du bois. Ainsi le dessin, en gagnant en précision, assume une nature plus organique, par l’intermédiaire du désir mimétique (chercher à faire correspondre le dessin au modèle). Il pose d’abord la structure, à l’image des poutres et des dalles, et ceci avec les lignes floues de l’intuition. À mesure que l’on plonge dans le dessin, en profondeur, le dessin endosse un aspect de plus en plus souple et proche du modèle. Sur le dessin des planches, on assiste à la démonstration d’un principe central du dessin : l’accrétion (=croître par juxtaposition) et le magnétisme (attraction de plus en plus grande à proximité de l’aimant). L’accrétion du trait, du crayon, se retrouve notamment dans les jointures des planches, comme si le dessin se précipitait dans cet espace, dans cet interstice dans le réel. Chercher la fissure, la voie d’eau ou le courant d’air où la matérialité du dessin s’échappe vers le transcendantal, l’idéel.

-Finalement, sur le dernier plan (carré central), le dessin se réduit à la simple forme des cercles concentriques formés par les lignes du bois autour des nœuds. C’est dans ce motif que se manifeste une certaine profession de foi du dessin. Dessiner, c’est tracer un trait qui se rapproche de plus en plus de la forme représentée, la forme du modèle, comme les lignes du bois qui se resserrent autour du nœud central. Le nœud du bois est le cœur des cibles du dessinateur, son objectif, son modèle. Viser au centre et tâcher de pénétrer ce noyau dur, telle est la mission qu’il se fixe.

 

Centre

-Le nœud, noyau irréductible constituant l’unité analysée par l’artiste. Il est au croisement des lignes du bois, un croisement constitué par des lignes spatiales, mais également temporelles : les lignes du bois croissent les unes par-dessus les autres avec l’âge de l’arbre. Le nœud est au croisement de ces lignes et au cœur de la réflexion ; mais il est aussi un passage vers une dimension plus élevée. Le nœud dans le bois est constitué par la pousse d’une branche, perpendiculairement au tronc de l’arbre. Ainsi, dans la 2-dimension d’une planche de bois, le nœud réfère à l’axe perpendiculaire de la branche, c’est-à-dire à une troisième dimension. Il signifie la possibilité du volume, la limite du dessin, la frontière entre dessin sur une surface et sculpture.

-La symétrie axiale : logique naturelle en jeu. Dépassement du simple dessin. On colle au dessin la rigueur d’une loi mathématique simple, et aussitôt on découvre la magie de la logique naturelle. La symétrie, comme les figures fractales, est une manifestation de l’ordre naturel. La symétrie, c’est le code naturel inscrit dans la forme. Grâce à la symétrie, le travail du créateur sera de faire remonter à la surface la matrice génétique de l’existant.

 

Double occultation

            -Carré juxtaposé. Le carré central tient sa force en partie de sa mise en valeur par le reste de l’image. Il est mis en valeur par l’évolution du dessin vers le centre, mais également dans la rupture qu’il marque avec le reste de l’image. Central mais isolé, il est juxtaposé, ses frontières accusant une discontinuité des lignes du dessin.

Une parcelle carrée centrale a été découpée dans le dessin, et remplacée par celle-ci. Le dessin semble s’arrêter à la frontière de ce carré, le centre étant manquant. La perspective est d’ailleurs interrompue : le carré est frontal, sans perspective.

Nous avons voulu ici mettre en abîme le principe du tableau, carré isolé du reste de l’espace. L’image reproduite n’est pas de la même teneur que ce qui l’entoure : la peinture ou le fusain ne sont pas la pâte du réel. Ils sont extérieurs. L’image attire le regard dans une certaine direction (ici le point de fuite des lignes de perspectives). Néanmoins le centre de l’attention est caché par le tableau lui-même. Le tableau propose à la fois un centre d’attention et sa propre occultation. Il est un aimant d’attention.

-Brûlure. Comme pour témoigner du caractère irréversible de l’occultation, le carré est brûlé en son centre pour laisser apparaître le bois-même du support sur lequel le dessin est fixé. On remarquera que le carré a été épargné par cette calcination sur son axe central, permettant aux deux moitiés de se rejoindre, formant ainsi une forme de sablier : un triangle l’un au dessus de l’autre reliés par la pointe. Cette réunion centrale est au cœur du projet, l’idée étant de faire correspondre le ciel et la Terre dans un point de contact. Le projet structurel avait pour base la sentence hermétique As Above, So Below d’Hermès Trismégiste, qui fait correspondre le microcosme et le macrocosme, mais également le ciel et la Terre dans un mouvement d’embrassement de la logique naturelle. Les « vivants piliers » eux-mêmes sont issus des Correspondances de Baudelaire, le fameux poème qui incarne la possibilité du déchiffrement de la nature, compréhensible par l’artiste dans sa « ténébreuse et profonde unité » :

 

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

 


Signature 2