Au sujet des tableaux gravés

Prendre conscience des échelles incommensurables et des forces écrasantes, telle est l’énergie du sublime, et l’objectif que je me fixe. J’hérite d’une pratique ancienne de l’huile et de la gravure sur bois savoyarde. La gravure est en profondeur, elle rend le dessin solide et indélébile, à l’image des structures montagneuses. La peinture, elle, à l’image de la lumière, est en surface, elle colore les formes et les rend fuyantes.

Voilà ce qu’il en résulte : la gravure donne l’ossature, le code génétique, le temps long, la profondeur des âges ; l’huile la chair, l’individualité, l’histoire individuelle, le temps fuyant (le kairos), les vicissitudes de l’aspect. La friction générée par cette dialectique réhabilite la conscience des échelles.

Selon son angle, la lumière éclairant les tableaux gravés leur donne une apparence différente, parfois menaçante, souvent trompeuse. Les ombres de la gravure sont portées, les contrastes ou la netteté varient. L’interprétation varie selon le point de vue qu’impose cette ombre projetée. Mais en profondeur, le toucher ne trompe pas, les rainures restent immobiles, rugueuses, aiguës et pleines d’échardes, à l’image de la nature brute.

Au sujet de Nemesis

Nemesis est un journal illustré publié dans les dernières décennies du XXIème siècle. Ce journal traite d’histoire, en particulier la période des années 2030 à 2060. Ce journal qui nous parvient du futur présente les informations de façon lacunaire et biaisée, et le photoreportage qui l’illustre participe du même effet. La photographie est radicalement séparée du contexte de la prise de vue. Le cadrage anonymise ce qui peut l’être, le contraste occulte au besoin, le tirage achève la recontextualisation. C’est particulièrement cette dernière étape qui constitue l’originalité de ce traitement : l’impression au jet d’encre est diluée à l’eau dans une démarche pictorialiste. Ce tirage à l’eau, étape décisive, constitue un passage de l’intention abstraite au résultat final, tangible, entre lesquels il existe une faille insondable, un mystère que matérialise parfaitement l’eau, élément fluide qui génère le chaos de l’amalgame, mais constitue également, par ses mélanges, un liquide matriciel. L’eau du tirage autorise ainsi un espace de trouble et de flottement. La dilution de l’eau nourrit l’ambiguïté du sujet, à cheval entre réalité documentaire et pure esthétique, entre signe et symbole, entre réalité tangible et interprétation spirituelle, à la façon d’un spectre. L’ambiguïté du résultat final est entretenue par le cotexte, qui ajoute des références, de la matière contextuelle et interprétative, mais dans le seul but de brouiller davantage les pistes au sujet de l’avenir. L’observateur est ainsi confronté à une pièce de puzzle, observant l’immensité du monde de demain à travers une lucarne trouble.